J51 de l’ECF

ARGUMENT
Damien Guyonnet & Aurélie Pfauwadel
directeurs des J51
LA FIN DE LA NORME MÂLE ?
De la révolte spontanée du mouvement #MeToo, aux nouveaux champs d’études universitaires
qui déconstruisent « l’identité normative » de l’humain universel (y décelant « l’hégémonie masculine,
blanche, hétérosexuelle »), les attaques frontales contre « la norme mâle » se sont emparées de
l’espace et du débat publics. Cette insurrection fait signe de l’insupportable qu’inspire désormais
le patriarcat. Notons que Lacan avait fait résonner, dès 1972, que le « normal » était avant tout
« norme mâle 1». Sommes-nous en train de voir s’achever sous nos yeux l’agonie de l’ordre
patriarcal et phallique, dont Lacan diagnostiquait déjà le déclin en 1938 -2?
AU-DELÀ
Cette norme mâle correspond à ce que la psychanalyse a articulé comme Loi du complexe
d’Œdipe et Lacan épinglé comme Nom-du-Père, opérateur de la normalisation du désir du
sujet par l’effet de la castration. Mais suivant le fil de la jouissance qui déborde toutes normes,
Lacan eut tôt fait de passer au-delà de la fiction œdipienne dont l’interdit s’efforce de recouvrir
l’impossible lié à ce qui, dans la sexualité, fait « trou dans le réel -3».
PLURALISATION
Si le Nom-du-Père est au principe de l’ordre et de la norme pour un sujet, on saisit mieux pourquoi Lacan en vient à pluraliser les Noms-du-Père : il existe une variété de modes de traitement de
la jouissance et de nouages borroméens. Ladite « normalité » est purement relative à la façon dont
chaque sujet se défend contre le réel, par son recours aux discours établis ou par ses inventions
propres. On assiste ainsi dans la modernité à une « moindre effectivité » de la norme mâle et à
une « pluralisation des S1» qui va jusqu’à « leur pulvérisation -4».
LEVÉE DU VOILE
Le fameux primat freudien du phallus, au cœur des malentendus avec les féministes, est une
façon de dire que rien n’inscrit dans l’inconscient une essence du masculin ou du féminin. Le seul
marqueur du sexe y est le phallus, qui est le même pour tous les êtres parlants, bien que mis en
fonction différemment selon les cas. Les définitions et usages du phallus sont multiples : image,
objet, signifiant, semblant, fonction. C’est le discours qui érige cette partie du corps en symbole de
pouvoir, et confère à la signification phallique une portée qui s’étend bien au-delà de l’organe
masculin comme siège d’une jouissance privilégiée.
UNIVERSEL ET PAS-TOUT
Pour ce qui est de se situer dans la sexuation, les sujets ont le choix, selon Lacan : totalement inscrits
dans la fonction phallique, du côté de l’ensemble fermé des hommes ; pas-toutes entières, côté
femmes, qui ont accès à une jouissance Autre, infinie et supplémentaire.
La norme mâle renvoie donc à la logique universaliste et uniformisante du « pour tout x », celle
de l’armée des semblables dégagée par Freud. La jouissance phallique, modèle de la jouissance
de l’Un, en son fond autoérotique et disjointe de l’Autre 5, est loin d’être exclusive aux hommes,
car « libre aux femmes 6» de s’y vouer. Le refus de la féminité et les défenses face au trou du
féminin peuvent se rencontrer chez tout être parlant. La virilité est un fantasme qui cherche à
combler la castration (-φ) par l’objet a -7.
Inversement, celui qui est « embarrassé » du phallus « peut aussi se mettre du côté du pas-tout 8». Cette distinction souple entre « la part dite homme ou bien femme -9» des êtres parlants
conduira Lacan à dépasser tout binarisme, en s’orientant du sinthome comme mode de jouir purement singulier.
VIRILITÉS PLURIELLES
Notre époque égalitariste et démocratique se distingue à la fois par une masculinisation des
femmes au sein d’un tous pareils, et par une dévaluation du viril induite par la crise de la fonction
paternelle -10. À l’ère de « l’Autre qui n’existe pas 11 », les virilités se conjuguent désormais au pluriel.
Les bouleversements contemporains de l’ordre symbolique produisent « un désordre croissant
dans la sexuation -12 », un nuancier de couleurs d’hommes, plus ou moins couleurs de femme -13.
FÉMINISATION, RÉACTIONS
Notre siècle est aussi celui de la féminisation du monde, du pas-tout et de l’anormalité généralisés
et revendiqués. Les solutions singulières des Uns-tout-seuls et les arrangements par communautés de jouissance cristallisées en identités prévalent sur un mode de traitement universel. En
réponse, la multiplication insensée des régimes normatifs engendrés par la science et le capitalisme impose un nouvel ordre « qui est de fer -14 », où prime la norme chiffrée.
La déconstruction des repères traditionnels a suscité en réaction un renouveau des mouvements
masculinistes, dont la haine férocement misogyne et les ambitions totalitaires se déchaînent,
parfois par la violence, contre l’indiscipliné pas-tout.
TRAVERSÉE ET « SAVOIR Y FAIRE »
Lacan a situé la psychanalyse à l’envers du discours du maître comme praxis radicalement subversive et étrangère aux normes quelles qu’elles soient. Les 51eJournées de l’École de la Cause freudienne proposent de mettre au travail ces questionnements qui parcourent notre clinique au quotidien, où chaque sujet, avec ou sans la norme mâle, tente de symptomatiser la jouissance hors norme. Nous pourrons y entendre comment l’expérience d’une analyse poussée jusqu’à son terme permet la traversée de l’aspiration à la virilité constitutive de tout fantasme, amenant
chaque parlêtre à isoler et ressaisir son programme intime de jouissance, l’ouvrant dès lors à la dimension du pas-tout.

  1. Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 479.
  2. Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, op. cit., p. 60.
  3. Lacan J., « Préface à L’éveil du printemps », Autres écrits, op. cit., p. 562.
  4. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le désenchantement de la psychanalyse » [2001-02], enseignement prononcé dans le cadre
    du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 22 mai 2002, inédit.
  5. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 14.
  6. Ibid., p. 67.
  7. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » [2011], enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse
    de l’université Paris VIII, cours du 9 février 2011, inédit.
  8. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 70.
  9. Ibid., p. 74.
  10. Cf. Miller J.-A., « Bonjour Sagesse », La Cause du désir, n° 95, 2017, p. 84.
  11. Cf. Laurent É., Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » [1996-97], enseignement prononcé
    dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.
  12. Miller J.-A., « Présentation du thème du 9e congrès de l’AMP », Un réel pour le xxie
    siècle, Scilicet, 2013, p. 26.
  13. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 116.
  14. Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s